Equisetum telmateia
Equisetum telmateia — grande prêle, prêle des marais
Les prêles forment un groupe à part dans le monde végétal, sans fleurs ni graines, se reproduisant par spores comme les fougères. Elles constituent à elles seules la famille des Équisétacées, dernier représentant vivant d'une lignée végétale qui dominait les forêts marécageuses du Carbonifère il y a plus de trois cents millions d'années. Les espèces actuelles sont bien plus modestes que leurs ancêtres arborescents, mais Equisetum telmateia fait figure de géant parmi elles, pouvant dépasser un mètre cinquante pour ses tiges végétatives estivales. Elle est présente dans une grande partie de l'Europe occidentale et méditerranéenne, ainsi qu'en Asie occidentale et en Amérique du Nord. En France, elle est surtout liée aux zones humides et aux sols argileux gorgés d'eau, et se rencontre régulièrement en Île-de-France dans les vallées et les fonds de combes.
Autour de Luzarches, la grande prêle est une plante à chercher dans les zones de suintement, les bords de fossés ombragés, les berges fraîches de l'Ysieux et de ses affluents, ainsi que dans les parties humides des lisières forestières où l'eau stagne ou circule lentement en sous-sol. Elle peut former des colonies étendues et denses dans ces stations, signalant par sa présence une nappe d'eau affleurante ou un sol argileux imperméable. Les photographies ont été prises en sous-bois, contexte tout à fait cohérent avec l'écologie de l'espèce dans ce secteur.
Ce que montrent les photographies est l'une des apparitions les plus spectaculaires du début de printemps en forêt. Avant que les tiges vertes et ramifiées de l'été ne se développent, la grande prêle émerge du sol sous forme de tiges fertiles dépourvues de chlorophylle, d'un brun ocre à crème jaunâtre, portant des gaines annelées de brun foncé et surmontées d'un strobile, c'est-à-dire l'épi sporifère, bien visible sur les trois photographies. Ce strobile est dense, ovoïde à cylindrique, composé d'écailles hexagonales en forme de bouclier, les sporangiophores, sous lesquelles sont logés les sporanges contenant les spores. La teinte glauque et légèrement bleutée du strobile à maturité, rendue sur la première photographie, est caractéristique. Ces tiges fertiles apparaissent tôt, souvent dès février ou mars, bien avant le débourrement des arbres, et disparaissent après la libération des spores. Les tiges végétatives vertes, creuses, fortement côtelées et garnies de verticilles de rameaux articulés, se développent ensuite séparément et persistent tout l'été.
La distinction avec Equisetum arvense, la prêle des champs beaucoup plus commune, repose sur plusieurs points. La grande prêle est nettement plus robuste, ses tiges estivales sont blanchâtres à ivoire plutôt que vertes, et ses gaines portent des dents nombreuses et étroites. Les tiges fertiles printanières sont également plus massives et plus pâles que celles d'arvense. Dans le contexte forestier humide des photographies, telmateia est l'espèce la plus probable, mais une confirmation sur les tiges végétatives estivales reste souhaitable pour une détermination définitive.
Les prêles étaient utilisées de longue date pour récurer les ustensiles de cuisine et polir le bois, leurs tiges contenant de la silice en quantité suffisante pour constituer un abrasif naturel efficace. Cette propriété leur a valu des noms populaires comme queue de cheval ou herbe à récurer dans diverses régions. Les herboristes leur prêtaient aussi des vertus diurétiques et reminéralisantes, et les employaient dans le traitement des affections des voies urinaires et des fragilités osseuses et unguéales. Ces usages sont attestés dans de nombreuses traditions européennes et ont été transmis de génération en génération dans les campagnes jusqu'au siècle dernier.